Le Père Douche

Le Père Douche était le préfet de la grande division. C’était un homme grand, osseux, brun de poil, aux gestes brusques, qui savait jouer de son autorité sur les élèves. “ T’as pris ta douche ? ” demandait-on à ceux qu’il avait convoqués dans son bureau à la suite de quelque infraction.

Sa participation à la vie religieuse du collège était réduite. Il disait sa messe très tôt le matin et prêchait rarement. Il était très peu choisi comme directeur de conscience, c’est à dire comme confesseur habituel d’un élève.

A l’époque du récit, il n’avait qu’un pénitent, Léon Trontin, un grand de troisième, confessé les années précédentes par un prêtre âgé qui avait pris sa retraite. Il avait choisi le père Douche moins dans le projet aléatoire de le mettre dans sa poche en prévision d’une éventuelle réprimande - Léon Trontin était un élève sans histoire, à la fois bon en classe, sportif et excellent camarade, du genre qui plaît aux éducateurs - qu’à la recherche d’un personnage paternel fort qui saurait le guider d’une main ferme et lui éviterait les affres des hésitations et des doutes.

Il fut un peu surpris, à la première confession, après avoir avoué son « péché contre la pureté, par action, seul » et avoir répondu à la question rituelle reçue en échange « Combien de fois ? », d’entendre le prêtre ajouter « Où et quand ? Dans quelles circonstances ? » qui l’obligea à dévoiler ses petits secrets : pas au dortoir parce que les lits grincent, mais le plus souvent aux casemates parce qu’on y est tranquilles, qu’il y a du papier pour s’essuyer et qu’on peut se laver les mains après sans attirer l’attention, et aussi, rarement, quand vraiment ça pressait, en profitant des rares moments de solitude que peut ménager la vie en collectivité, dans une salle de classe vide, dans un recoin de la cour et même, une fois, à la chapelle.

Le père parût contrarié. « C’est un vrai sacrilège, tu le sais ? - Oui, père. - Il faut éviter ces tentations. Ton devoir, évidemment, est de renoncer à ces pratiques condamnables mais, comme la chair est faible et qu’il ne faut pas se voiler la face, nous allons essayer de circonscrire les circonstances de la tentation. Voici ce que nous allons faire. » Et le prêtre exposa son plan. Il prêterait sa chambre bureau (les pères ne disposaient que de leur chambre pour travailler et y recevoir les élèves, y compris en confession) à Léon qui l’aurait prévenu par une feuille de papier blanc glissée sous la porte chaque fois qu’il se sentirait incapable de résister plus longtemps à la tentation. La porte du bureau serait ouverte à la grande récréation de midi après le repas. Léon pourrait utiliser le lit. Le Père Douche serait absent ou absorbé dans la correction de copies ou la lecture de son bréviaire et il ne prêterait aucune attention à Léon qui n’aurait qu’à entrer et sortir sans dire bonjour ni au revoir comme si la chambre était la sienne. De la sorte, on supprimerait les risques de sacrilège ou de scandale et, en rendant la situation plus complexe, on faciliterait la lutte contre les séductions du Malin. Léon dut promettre qu’il ne se masturberait plus ailleurs que dans la chambre du Père préfet.

Le fait est que jamais encore il n’avait pu faire attendre aussi longtemps une branlette que pendant la quinzaine qui suivit cette première confession. Il se réjouissait déjà de l’efficacité de la méthode lorsque, à la fin d’un match de foot, en resserrant la ceinture de son pantalon, il ressentit cette tension familière dans le bas de son ventre accompagnée de cette sorte d’hypersensibilité de l’entrejambes qui annonçaient l’imminence du combat dont il savait d’avance qu’il sortirait battu. Il résista la nuit pour rester fidèle à sa promesse au père mais le lendemain, dès le matin, il était dans le couloir des professeurs et glissait une page de carnet vierge sous la porte du Père Douche.

A la récréation de midi il y retourna et, sans frapper, entra dans la chambre du préfet. La porte était ouverte. Le Père Douche était à sa table, plongé dans un paquet de copies et ne fit aucun cas de sa présence. Léon, mal à l’aise, s’allongea sur le lit recouvert d’une cotonnade blanche. Il ouvrit sa braguette, sortit le mouchoir propre qu’il avait préparé, et commença à se caresser. Son besoin était toujours aussi pressant mais l’érection avait du mal à démarrer. Il insista. Peine perdue : le besoin s’émoussa puis disparut. Léon toussa pour attirer l’attention du prêtre. « Je peux pas y arriver » - « Je vais sortir en verrouillant la porte pour que tu te sentes tranquille. » répondit le Père Douche.    

Le besoin revint aussitôt et l’érection suivit. L’éjaculation fut abondante et particulièrement jouissive. Léon s’essuya, se releva assez vite et se rhabilla. La porte était fermée à clé. Il devait attendre le retour du père. Il retapa le lit et son regard tomba sur les photos punaisées tout autour. Il y avait un groupe de séminaristes où l’on reconnaissait facilement le Père Douche à sa taille et son poil noir. Une autre photo le montrait en famille avec une femme encore jeune au chignon blanc serré, l’air plutôt sévère, certainement sa mère, et un frère plus jeune. La clé tourna dans la serrure. « Ça a marché tout de suite, prévint Léon. - Je t’attends en confession » répondit le père.

La fois suivante, le prêtre ne sortit pas. Léon réussit à se branler mais le plaisir fut moins vif. Il se rhabilla et sortit sans dire un mot. Puis une sorte d’habitude s’installa. L’effet d’intimidation de la chambre du père s’émoussa puis disparut. Les billets blancs sous la porte et les confessions se succédèrent. Léon avait retrouvé son rythme bihebdomadaire. La religion y trouvait tout de même son compte dans la mesure où, en raison de la sorte de complicité qui s’était établie entre le prêtre et l’adolescent, les confessions étaient devenues plus fréquentes et les périodes en état de péché mortel de Léon beaucoup plus courtes. Il ne lui en coûtait plus guère de demander au Père Douche de l’entendre en confession puisque son péché était déjà connu du prêtre dans toutes ses modalités et comme absous d’avance par le prêt du lit. A plusieurs reprises, même, Léon aurait aimé se confesser sur le champ, avant de quitter la chambre, pour gagner du temps. Le Père Douche avait chaque fois refusé sauf une, un jour qu’il n’était pas disponible le soir et qu’il y avait messe de communion le lendemain.

Une sorte de routine s’était installée : le billet blanc sous la porte dans la matinée, le chemin libre à la récréation de midi, le lit et sa cotonnade blanche, le Père Douche comme une statue dans son coin. La présence silencieuse du prêtre ne gênait plus Léon. Au contraire, elle lui apportait comme l’autorisation de son acte et, à travers elle, une sécurité bienveillante, le message qu’un jour tout se normaliserait et s’intégrerait dans l’ordre des choses. Dans la chambre du prêtre, la défaite dans la lutte contre le mal perdait de sa gravité. Ce n’était plus qu’une péripétie parmi bien d’autres dans la longue marche sous le regard de Dieu qui conduit des désordres de l’enfance vers l’harmonie de l’âge adulte du chrétien accompli.

Léon ne fut pas gêné quand il vit que le Père Douche avait rapproché du lit sa table de travail et sa chaise et il ne le fut pas longtemps le jour où le prêtre lui demanda d’accepter qu’il pose une main sur son genou. Léon y vit une autre partie du plan de soutien de l’éducateur. Il accepta. A nouveau il eut une ou deux érections difficiles puis il s’habitua au poids de la grande main immobile qui lui offrait son soutien et sa protection.

Il apprécia moins le jour où le prêtre posa sa main plus bas sur sa cuisse, non parce qu’il se méfiait d’une dérive des desseins de l’abbé, mais pour l’entrave à la mobilité de cette cuisse qu’il aimait bouger dans sa recherche de l’orgasme. Il remonta à plusieurs reprises  cette main jusqu’au genou d’où elle était partie ; un jour où la main était descendue plus bas, il l’abaissa complètement, pour être à l’aise, jusqu’au pli de l’aine où elle s’immobilisa.

Si Léon Trontin s’était adapté à la nouvelle situation sans beaucoup de réticences et en appréciant les avantages qu’elle lui procurait, le Père Douche, pour sa part, vivait un véritable calvaire. L’idée folle qui lui était venue de capturer dans son gîte cet adolescent sans défense sous un prétexte éducatif dont, dès le début, il n’avait été qu’incomplètement dupe, l’avait entraîné dans un cycle infernal qu’il n’avait en rien pressenti au départ. Il avait cru pouvoir s’en tenir au bonheur de sentir tout près de lui, dans sa chambre, sur son lit, un garçon aux prises avec sa sexualité native, qui s’engageait dans l’innocence et de toute sa bonne volonté dans la lutte harassante entre la sexualité et la loi dont il avait tant souffert lui-même et souffrait encore. Pour le Père Douche, ce jeune Léon c’était lui, son semblable, qu’il souhaitait consoler parce que c’était se consoler lui-même. Il ne se doutait pas que cette voie de la consolation est l’une de celles qu’emprunte le désir sexuel qui, une fois cette porte entrouverte, se précipite dans la brèche en imposant son exigence d’aboutissement.

Ce jeune corps abandonné dans la recherche d’un plaisir qu’il consentait à exposer, si présent, si proche malgré la réserve que s’imposait le prêtre, s’était mis à hanter ses rêves puis ses rêveries. Il le voyait nu, débarrassé des vêtements que l’adolescent gardait toujours sur lui se contentant d’ouvrir sa braguette et les derniers boutons de sa chemise et n’abaissant même pas son slip. Sur le corps nu de ses fantasmes, il voyait le jeune sexe se déployer lentement et s’arrêter au bout de sa course comme en attente, en demande de caresses. Dans ses rêveries, le prêtre engloutissait ce sexe dans sa bouche, le parcourait de sa langue, le tétait somme un sein maternel, avalait son lait ou en lapait les flaques sur la peau. Envahi par cette part orale de son désir, le Père Douche en perdait tout autre appétit. Il maigrissait. Ses propres masturbations ne le soulageaient presque plus ou pas longtemps. Son mal-être se doublait d’une culpabilité profonde dont il ne pouvait se libérer sur personne. Tout aveu en confession à l’un de ses collègues lui paraissait exclu tant la faute était pour lui humiliante. Il s’en tenait à la comptabilité de ses masturbations, délit banal pour ces célibataires, mais il savait bien que le reste était autrement grave. Il vivait en état de péché mortel qui rendait sacrilèges tous les actes de sa vie religieuse et d’abord la communion au cours de sa messe quotidienne, mais il ne pouvait pas s’y soustraire sans provoquer des demandes d’explication de la part du Père supérieur qu’il ne lui était pas possible de donner.

Il se forçait à croire que chacune des concessions qu’il faisait à son désir serait la dernière et qu’ensuite il aurait la paix. Ainsi de la pose de sa main sur le genou d’abord puis, surtout, dans l’aine de l’adolescent qui lui transmettait chacune des secousses conduisant au plaisir et leur arrêt manifestant son issue qui, pendant quelques temps, lui avait apporté le sentiment qu’il avait atteint le point ultime de son étrange et pénible périple.

Il ne devait cependant pas s’arrêter là.

Un jour que sa tension était à son comble, il s’entendit demander d’une voix sourde : “ Laisse moi le faire ” A sa grande surprise l’adolescent n’avait pas refusé. Il avait croisé ses mains derrière sa tête et fermé les yeux, offrant son corps à la main du prêtre et lui abandonnant la conduite de son plaisir.

Le Père Douche défit les derniers boutons de la chemise dont il rabattit les pans complètement et il abaissa le slip autant qu’il le put pour dégager le mieux possible le sexe en érection. De sa main grand ouverte, il effleura en même temps les deux mamelons du garçon qui durcirent sous la légère caresse, puis il descendit le long du ventre. Il s’immobilisa un moment en arrivant à la hauteur du gland qu’il sentit battre dans sa paume. Puis il continua sa descente, l’index et le majeur glissant de part et d’autre de la hampe jusqu’à ce que sa paume atteigne les testicules qu’elle massa lentement. Enfin, il empoigna doucement la verge et commença un mouvement de va et vient. “ Plus vite ” murmura le garçon un peu plus tard. Puis, soudain, décroisant les mains, il bloqua celle du père pendant qu’il éjaculait. Des gouttes d’un sperme blanc nacré atteignirent le menton ; le reste s’étira sur la poitrine. Le père l’essuya avec le mouchoir que le garçon avait préparé.

Puis il s’allongea lui-même sur le bord du lit, ouvrit sa braguette, et prit la main de l’adolescent qu’il posa sur son sexe turgescent. Léon lui fit effectuer quelques mouvements puis il se releva brusquement, enjamba le prêtre, s’avança rapidement vers le lavabo de la chambre et vomit. Ensuite, il boucla sa ceinture et sortit dans le couloir sans même avoir boutonné sa chemise et fermé sa braguette,. « Rhabille-toi » cria le père Douche aussi fort qu’il le put.

Il s’était relevé. Il semblait frappé par la foudre. Il s’approcha du lavabo en titubant et ne se reconnut pas dans la glace. Il était livide, piqueté de sueur avec des cernes sous les yeux. Il s’appuya sur le lavabo contemplant la vomissure qui était tout ce qu’il lui restait de l’adolescent. Il ne comprenait rien à ce qui s’était passé. Léon était d’accord pour se laisser faire. Pourquoi cette réaction violente ? Dans ce monde qui s’écroulait soudain, le prêtre eut la pensée fugitive que le garçon s’était montré mauvais camarade en lui refusant la réciprocité. Mais la question n’était plus là. Le garçon allait parler, se plaindre. Le prêtre allait perdre sa réputation et, beaucoup plus, l’estime de ceux qui l’aimaient et lui avaient fait confiance. Il pensa à sa mère qu’il devait revoir bientôt pour les vacances, la chère femme qui s’était imposée tant de sacrifices pour l’amener à ce qu’il était devenu et dont elle était si fière : « Mon aîné est Père préfet de la division des grands au Collège St Joseph. »

* * *

Après sa sortie précipitée de la chambre du père, Léon s’était arrêté dans l’escalier, heureusement vide, pour finir de se rhabiller. Jamais plus il ne retournerait chez ce salaud. Ah ! Il l’avait bien eu, ce faux jeton, ce sale corbeau ! Lui faire croire qu’il voulait l’aider, lui éviter des risques, et le sacrilège de la chapelle et patati et patata, alors qu’en réalité il se cherchait une femme !

Comme le Père Douche, Léon, aussi, venait d’être foudroyé. Son univers avait basculé. Depuis que le prêtre l’avait accueilli dans sa chambre, il vivait sur un petit nuage. Sa lutte contre l’impureté avait pris un tour paisible ; son libre accès à la chambre d’un des pères lui conférait de l’importance, au moins à ses propres yeux puisqu’il ne pouvait pas s’en vanter ; et, surtout, il avait trouvé ce qu’il avait pris jusqu’à ce jour pour une affection paternelle. Lui, le petit paysan orphelin de père, avait obtenu la bienveillance continue à la fois sévère et indulgente d’un adulte et de l’un des plus importants de la communauté. Il ne s’était pas posé la question de savoir ce qui avait pu conduire le prêtre à s’intéresser à lui. Il prenait cet intérêt pour une des nombreuses données de l’existence avec leur part de hasard et de déterminismes qui échappent aux enfants. Le Père Douche l’avait pris sous sa protection pour aider à sa progression spirituelle et il s’en acquittait avec une grande bonté parce que, sous ses dehors rudes, c’était un homme bon qui aimait les jeunes.

Le fait que le prêtre s’était intéressé à lui à propos d’un problème sexuel n’avait soulevé aucune interrogation dans l’esprit de Léon. Cela ne changeait rien, au contraire. Si le prêtre lui avait accordé son affection malgré le côté peu ragoûtant de la défaillance que Léon était venu lui exposer, c’est qu’il était prêt à accepter tout le reste de sa personnalité. De même que les infirmières des sanas de Berk nouaient avec les enfants tuberculeux qu’elles pansaient chaque jour des relations affectives profondes qui tenaient en partie à l’intimité partagée autour de la fistule purulente que les enfants cachaient aux autres, de même le partage d’une intimité entre l’adolescent et le prêtre à propos de la plaie morale du plus jeune ne pouvait que déboucher sur une véritable affection entre eux.

La comparaison médicale valait aussi pour expliquer l’effacement de la pudeur de Léon. Une fois abandonnés son âme puis son corps entre les mains du père, il admettait qu’il en disposât au mieux du traitement qu’il jugerait bon de prescrire : pour la pose de la main sur le genou et sur la cuisse, et jusqu’à la masturbation elle-même.

Mais tout cela supposait que toutes les interventions du prêtre soient conduites dans le seul intérêt de l’adolescent. Il entrait dans leur relation, du côté de Léon, une part de l’égoïsme des jeunes envers leurs parents qui sont choyés et respectés dans la mesure où ils remplissent des fonctions bien précises à l’égard de l’enfant. Le parent est un être cher en tant que bon objet nourricier et protecteur.

C’est dire à quel point le geste du prêtre quémandant une caresse avait projeté Léon hors de son cocon. Il avait été trahi. Il avait tout perdu par la faute d’un homme qu’il plaçait au delà de toute faiblesse et dont il découvrait, en même temps que sa concupiscence, sa distance d’avec le père idéalisé qu’il s’était construit. Ce n’était plus un bienfaiteur désintéressé mais un prédateur sans scrupule.

Une fois passée la période d’indignation, Léon prit peu à peu la mesure de ce qu’il avait perdu. Sa vie n’était pas si riche d’affections d’adultes qu’il puisse faire fi de celle que lui offrait le Père Douche. La fin de son accès libre à l’étage des pères, où une porte était toujours ouverte sur la chambre protectrice et le lit blanc, avait réduit considérablement son territoire personnel au collège. Depuis la cour de récréation, il ne pouvait s’empêcher de laisser monter son regard sur la fenêtre de la façade du 3e étage qu’il avait souvent contemplée comme presque sienne. Il en vint peu à peu à regretter sa réaction et à la juger bien excessive. Après tout, ce que le père lui avait demandé n’était pas si terrible. Il pouvait lui aussi avoir failli et c’était peut-être le lot des adultes de ne pouvoir se passer d’un partenaire pour atteindre au soulagement que la nature accordait si facilement aux jeunes. Cela ne signifiait pas que le prêtre avait fait de lui sa chose, sa femme, sa putain. Il demeurait l’homme bon qui avait entendu sa demande et qui s’efforçait d’y répondre avec bonté. Si au moins il avait nettoyé le lavabo du père avant de s’enfuir, il pourrait retourner le voir au moins en confession. Ils auraient une explication à base d’engagements et de contritions et tout pourrait reprendre comme avant. Mais ce lavabo de vomissures qu’il avait laissé derrière lui, en le vouant à la honte, formait dans son esprit un barrage infranchissable.

Plus tard, lorsque le crime de pédophilie ecclésiastique ferait flores devant les tribunaux, certains des garçons comme Léon seraient tentés de réclamer réparation ou vengeance, et parfois longtemps après les faits, contre leur séducteur supposé responsable de destructions irréparables. Une magistrate d’un parquet de l’Est de la France a réclamé et obtenu contre un prêtre 15 ans de réclusion criminelle pour attouchements sur mineurs comme prix de la “ souillure ”. Voilà un prix qu’il faudra ajouter au code pénal à côté du prix de la douleur, le praetium doloris, attribué aux victimes d’agressions physiques. Elle doit être bien grave cette souillure pour qu’on la punisse plus sévèrement que bien des meurtres avec préméditation. Des sociologues s’interrogeront sans doute sur ce retour en force de la persécution du sexe, en apparente contradiction avec la libéralisation des mœurs, en fait probablement en réaction contre elle.

* * *

En prison, le Père Douche y était déjà, enfermé au mitard de son remords pour le mal fait à l’enfant, de son désarroi devant l’écroulement de son univers d’ordre et de mérite et, plus que tout, de sa détresse devant la perte de l’aimé. Car le Père Douche découvrait qu’il était follement amoureux. Plus rien pour lui n’avait d’importance que Léon, non seulement sa présence à laquelle il n’osait plus croire, mais le son de sa voix reconnue dans le brouhaha d’une cour de récréation, sa silhouette aperçue dans un groupe ou une file d’attente à l’entrée d’une classe ou de la chapelle, son nom prononcé par un de ses condisciples ou un autre professeur, son écriture sur une copie ou une enveloppe, son image sur les photos de sorties de classe. Le fier préfet de division, terreur des chahuteurs et des mauvais élèves, s’était mué en un adolescent timide, quêtant de loin la moindre trace de l’objet de sa passion.

En même temps, et curieusement, le sexe participait beaucoup moins aux rêves du prêtre. Plusieurs fois, même, l’adolescent lui était apparu en aube, ses boucles brunes nimbées de lumière, les lèvres entrouvertes sur un cantique. Chez le Père préfet, la machinerie sexuelle bloquée à l’adolescence s’était remise en route à l’heure même où elle s’était arrêtée. Il était revenu à cette période de la vie où l’on tombe amoureux avant de penser au sexe et où l’idéalisation de l’être aimé peut même retarder longtemps les jeux de la chair. Le père s’était retrouvé dans l’état d’un amoureux timide à un âge où cette étape n’est plus habituellement qu’un lointain et attendrissant souvenir.

Le Père Douche dépérissait. Il ne mangeait plus, dormait très mal, parlait tout seul, s’emportait hors de propos ou paraissait absent. Il prit si mauvaise mine que le Père Supérieur s’en aperçut.

« Vous êtes malade, Père Douche ?

- Je ne me sens pas très en forme, répondit le père, touché par cette marque de sollicitude.

- Je le vois bien, en effet, reprit le supérieur. Vous ne pouvez pas continuer de cette façon. Allez voir le docteur Gonzague. S’il faut vous mettre au vert, nous aviserons. »

Le médecin prescrivit des gouttes et 10 jours d’arrêt de travail après la découverte d’une hypotension et un interrogatoire de troubles fonctionnels. Le Père Douche arrêta ses activités et cessa de dire sa messe mais il ne voulut pas quitter le Collège seul lieu qui pouvait le rattacher à Léon et, pensait-il, à la vie, s’absorbant dans la correction des copies des examens de fin d’année qui venaient d’avoir lieu.

Le Père Supérieur le croisant dans un couloir l’entraîna dans son bureau.

« Vous m’inquiétez, Père Douche. J’ai du mal à imaginer qu’une baisse de tension suffise à vous mettre dans un état pareil. Y a-t-il quelque chose qui vous tourmente ?

- A vrai dire, oui, répondit le prêtre saisi soudain d’un immense besoin d’aveu.

- Je peux vous entendre en confession, si vous le souhaitez mais, s’il s’agit de quelque chose de grave, je vous conseille plutôt de vous confier à notre évêque. C’est un homme de bon sens et de grande charité. Il vous viendra en aide sans aucun doute » ajouta le supérieur qui gardait d’une expérience précédente la conviction qu’il valait mieux ne pas intervenir dans les problèmes trop sensibles de ses collègues.

Le Père Douche accepta la proposition. Son supérieur prit lui-même le rendez-vous pour le lendemain.

« Entrez, Père Douche, je suis content de vous connaître » lui dit l’évêque en le faisant passer dans son bureau après une courte attente. « On m’a beaucoup parlé de vous comme d’un bon prêtre et d’un excellent préfet. Mettez-vous sur ce prie-Dieu, je vais vous entendre en confession. »

Le Père Douche s’agenouilla pendant que l’évêque passait une étole violette sur sa soutane et s’asseyait sur la chaise proche du prie-Dieu. Les deux prêtres s’absorbèrent dans une prière silencieuse demandant à Dieu l’un la force d’avouer et d’obéir, l’autre les lumières de l’Esprit Saint pour les décisions à prendre.

Puis le Père Douche commença sa confession. Il raconta tout depuis le début. Sa solitude au sein de la communauté des pères où il était jugé taciturne parce qu’il ne se trouvait rien d’intéressant à dire. Sa réputation de sévérité chez les élèves qui les éloignait de lui au point qu’il avançait dans un cercle de vide dans les cours de récréation et qu’on ne lui demandait jamais de renvoyer un ballon. L’absence de pénitents, qui se pressaient si nombreux chez les autres pères. L’arrivée de Léon Trontin comme un rayon de soleil dans sa nuit. L’idée folle qui lui était venue de lui ouvrir l’asile de sa chambre pour le garder près de lui plus longtemps. La lente montée de son désir et la découverte en lui d’un être calculateur, qui ne pouvait être que le démon, qui lui soufflait des entreprises scabreuses mais chaque fois couronnées de succès. Et puis l’écroulement final comme si le diable, après lui avoir fait miroiter des félicités fabuleuses dans des visions tentatrices qu’il avait acceptées - à la différence du Christ dans le désert - lui avait tout retiré d’un coup dans un ricanement sinistre. Pourtant il n’avait pas violenté l’adolescent qui avait été d’accord pour se laisser caresser. Le pas de trop qui lui semblait un petit pas dans la continuité du reste s’était révélé un véritable bond à son insu. Et, aujourd’hui, sa possession par l’image du garçon qui le hantait jour et nuit.

Le récit avait été haché, décousu, parfois incohérent, à un moment même interrompu par un sanglot. Le Père Douche n’avait pour ainsi dire jamais pleuré de sa vie. Son sanglot avait été sec, réduit aux spasmes respiratoires. C’était au moment où il évoquait sa détresse après l’abandon du garçon.

L’évêque avait respecté le récit du prêtre. Il n’avait posé qu’une question, pour se faire préciser l’âge de Léon : 14 ans, 15 depuis trois semaines.

Le Père Douche se tut. L’évêque réfléchit longtemps.

 Puis il dit : « Regrettez-vous votre attitude ?

- Oui, répondit le prêtre.

- Êtes-vous fermement décidé à ne plus jamais vous mettre dans des situations qui pourraient réveiller les instincts que, maintenant, vous connaissez ?

- Oui.

- Nous passerons tout à l’heure dans mon bureau où je vous parlerai comme votre pasteur, quoique toujours tenu par le secret de la confession, et je vous ferai connaître votre pénitence. Pour le moment, je vous demande de vous repentir du fond du cœur en face de Notre Seigneur Jésus et de prendre l’engagement devant Lui de ne plus jamais vous placer dans des situations aussi dangereuses. Dites votre acte de contrition. Je vous donne la sainte absolution. Ego te absolvo.. » puis, plus tard, « Allez en paix. »

Le Père Douche se releva. Il avait rajeuni de dix ans et, probablement, gagné les 10 ans de vie que le stress qui l’accablait lui aurait fait perdre en se prolongeant.

L’évêque fit les quelques pas qui le séparaient de son bureau et s’y rassit. Le Père Douche vint prendre place en face de lui.

« Maintenant que vous avez retrouvé l’état de grâce après une longue période d’errance et que le Saint-Esprit vous habite à nouveau, nous allons causer en éducateurs, reprit l’évêque. Je vous demande de rentrer en vous-même et de considérer le mal que vous avez fait à cet élève.

- J’y pense tout le temps, répondit le Père Douche. Parfois je me dis que je l’ai arraché à son enfance et que j’ai souillé son innocence avec mes grossiers besoins d’adulte. D’autre fois je me rassure en pensant que les adolescents ont les mêmes besoins que nous et que le tort qu’on peut leur faire n’est que de hâter un peu chez eux cette découverte qu’ils sont sur le point de faire un jour ou l’autre.

 - Nos besoins sexuels n’ont rien de vil, Père Douche. Ils ont été créés par Dieu et ils régissent l’une des grandes fonctions de la nature qui est la reproduction. Quant à l’innocence des enfants », ajouta l’évêque qui avait fait une licence de psychologie avant d’entrer au séminaire et avait trouvé beaucoup d’intérêt à la lecture de Freud, « elle correspond sans doute à une construction des adultes. Il n’en reste pas moins que la sexualité est, pour l’enfant, une zone de grande vulnérabilité et qu’on peut par cette voie, peut-être plus que par aucune autre, créer chez lui de grands bouleversements, des désordres irréversibles.

 - Pensez-vous que cela ait pu se produire chez Léon ? interrogea le Père Douche.

 - Je n’en sais rien, répondit l’évêque ; je vous ai dit que la sexualité est une zone de fragilité de l'enfant. Il ne me semble pas, cependant, que vous ayez pu commettre de grands dégâts chez lui. Le jeune Léon, en acceptant assez facilement vos diverses propositions n’a pas fait montre, semble-t-il, et malgré sa réaction de dégoût finale, d’une de ces résistances fortes à l’intrusion de la sexualité qu’on observe chez certains, plus souvent des filles, et qui se traduit par de la pruderie. Il est vraisemblable que la blessure a plutôt été chez lui d’amour propre. Vous l’avez heurté en lui révélant que vous vous intéressiez moins à lui qu’à vous et vous l’avez humilié en le rabaissant de la place d’élève méritant à celui d’objet sexuel. Les plaies d’amour-propre ne sont pas mortelles. Elles sont parfois formatrices. Ce qui ne veut pas dire que je vous engage à recommencer avec d’autres élèves » ajouta l’évêque en élevant un peu la voix. Le Père Douche redressa la tête et crut voir dans le regard de l’évêque une fugitive lueur d’amusement. Il n’osa pas sourire et hocha la tête d’un air déterminé.

« Mais j’aurais été plus inquiet pour la suite si votre manège avait dû se poursuivre, continua l’évêque.

- Qu’est-ce qui aurait changé ? intervint le Père Douche

 - Tout. Jusqu’ici vous avez partagé avec l’enfant une sexualité de son âge. Croyez-vous que vous auriez pu en rester là ? Vous aviez d’autant moins de chances de résister à de nouvelles sollicitations de vos sens que vous n’y avez pas réussi jusqu’ici. Votre sexualité est celle d’un adulte. Elle ne peut se satisfaire longtemps des préliminaires de l’acte amoureux. Elle pousse irrésistiblement à la fusion dans l’autre, à la pénétration. Et c’est là que les dégâts commencent, dans le heurt de deux âges différents de la sexualité, même et peut-être surtout, lorsqu’il entre une part affective dans la relation.

- Mais, chez les anciens Grecs, les mœurs pédérastiques ne reposaient-elles pas sur la croyance en la vertu pédagogique de cette rencontre de deux sexualités, adulte et adolescente ? risqua le Père Douche.

 - Je ne sais pas si nous sommes parfaitement renseignés sur les modalités de la sexualité qui unissait l’éphèbe grec à l’adulte qu’il s’était choisi pour mentor ; en tout cas, moi, je ne le suis pas. Mais je vois entre eux et nous une différence essentielle. La pédérastie grecque était une coutume admise, un comportement parfaitement reconnu par la société. De nos jours, la pédérastie est indécente, coupable. Ses adeptes doivent se cacher constamment. S’ils sont catholiques, ils ne peuvent obtenir l’absolution qu’en renonçant à leur relation. Si vous aviez poursuivi la vôtre avec le jeune Léon et que vous soyez parvenu à la pénétration, même avec son consentement, peut-être auriez-vous révélé chez lui une propension à une homosexualité qu’il n’aurait pas découverte sans cela et qui, dans ce cas, avait toute chance de devenir pour lui une cause de grandes difficultés de vie - en dehors de certains milieux accueillants - mais, plus sûrement, vous l’auriez amené à s’installer dans une vie de duplicité et de mensonge qui l’aurait séparé de sa famille, de ses camarades, de son milieu, comme le péché retranche de l’Église. Vous l’auriez entraîné dans la clandestinité où vous auriez dû vous réfugier vous-même. Chassé de la morale de l’Église et de la société, il n’aurait pu que se révolter contre elle ou se mépriser. Nous voilà bien loin de notre rôle d’éducateurs, vous en conviendrez. »

Le Père Douche ne put qu’acquiescer. Il reconnaissait en son for intérieur qu’il aurait pu en arriver là et parvint - enfin ! - à se féliciter de la réaction de fuite du garçon, réaction qui avait été pour lui jusque là un motif ininterrompu de regrets et de chagrin.

L’évêque en était arrivé à la pénitence qu’il avait repoussée tout à l’heure au confessionnal.

« Voilà ce que j’ai décidé. Vous quitterez le collège dès demain. Vous vous rendrez chez les trappistes de La Roche aux Merles que j’aurais prévenus de votre arrivée. Vous mènerez la vie des moines, des matines aux complies, en partageant leurs activités. Vous avertirez votre supérieur de ce séjour monastique en lui disant qu’il est de ma décision. Vous passerez ensuite vos vacances avec votre mère comme par le passé et vous remplacerez l’aumônier de l’hôpital comme chaque année. A la rentrée vous reprendrez vos cours et votre activité de préfet. Peut-être serez-vous moins sévère avec les élèves, mais ce sera suffisant. Vous ne chercherez pas à revoir le jeune Trontin qui aura quitté le collège pour un de nos lycées. Vous m’avez dit que sa mère habite le village de Chastel ? Cela tombe bien ; je connais le curé. C’est un saint homme, très psychologue. Je lui signalerai Léon en lui demandant d’être attentif à toute demande de conversation de sa part ou même d’aller au devant avec tact. Et ne vous traitez pas trop durement, Père Douche. Le démon a pu vous faire chuter une fois. Vous voilà averti. Je sais que cela ne se reproduira plus. »

Ainsi fut fait. Le Père Douche rentra au collège faire son bagage. Il prévint de la décision de l’évêque le Père supérieur qui le trouva métamorphosé. Il se rendit, en train puis en car, à l’abbaye des trappistes qui l’accueillirent fraternellement et l’admirent dans leur clôture. Il eut du mal au début à se plier à leur règle de silence et de privations mais il y parvint et en retira une grande paix. Le souvenir de Léon sans s’effacer vraiment perdit de sa prégnance. Les vacances chez sa mère furent une convalescence. L’aumônerie d’hôpital le mit en contact avec des détresses qui lui permirent de relativiser son deuil. A la rentrée scolaire tout, ou presque, était rentré dans l’ordre. Il gardait en lui comme une cicatrice, une fêlure, qui le séparait des certitudes d’autrefois et le rendait plus humain, plus proche. Il se montra moins sévère, plus compréhensif. Aux récréations, plusieurs quatrièmes s’enhardirent à faire rouler leur ballon jusque dans ses jambes pour qu’il le leur renvoie. Il fut de plus en plus choisi comme directeur de conscience et, à l’aveu habituel du péché « contre la pureté, seul, par action » il se contenta de demander « combien de fois » sans réclamer d’autres précisions.

Il reçut à Noël une carte de Léon qui lui souhaitait la bonne année en lui apprenant que sa seconde se passait bien, qu’il avait de bons camarades et que la vie au lycée St Antoine était intéressante. Il lui répondit sur le même ton sans faire allusion au petit pincement au cœur qu’il avait ressenti en découvrant sa carte : ici, à St Joseph, la vie se poursuivait sans gros changement ; on avait ajouté un banc à la chapelle ; le Père Sylvain était parti à la retraite ; il était remplacé par un jeune, le Père Martelet, qui avait une belle voix et reprenait la chorale.

Léon, en effet, se trouvait bien de son nouvel établissement scolaire. Il avait passé de bonnes vacances chez sa mère très fière de son succès au brevet. Elle avait été étonnée, au début des vacances de son fils, de recevoir la visite du curé de Chastel venu « en passant ». Il s’était enquis de Léon « Tu étais bien en 3e au collège St Joseph ? Tu as bien réussi ton brevet ? Il faudra passer me voir à la cure. Je prépare le programme de catéchisme de la rentrée et je serais content d’avoir ton avis. » Léon, flatté, était à la cure deux jours après. Les réflexions sur l’éducation religieuse à apporter aux enfants du catéchisme furent l’objet d’échanges prolongés. Léon avait des idées précises sur certains points du dogme. Le curé montra de la considération pour elles et, peu à peu, une relation de confiance s’établit qui permit à Léon de laisser échapper quelques confidences à demi-mot que le curé perçut assez bien pour réclamer à bon escient l’indulgence du garçon pour ses éducateurs en général et certains d’entre eux en particulier.

Avec le temps, Léon relativisa son expérience même s’il eut du mal à se défaire, dans ses rêveries érotiques, du souvenir de la grande main qui s’emparait de lui pour le conduire à l’orgasme. Au moment des vœux de nouvel an il eut soudain envie d’écrire au Père Douche et fut heureux de recevoir une réponse normalement amicale.



Article ajouté le 2008-10-26 , consulté 84 fois

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