Une amitié particulière

Je me suis souvent interrogé sur l’influence qu’avait eue cette année de seconde sur mon affectivité et ma sexualité, sur ce qui se serait produit si j’avais eu les moyens de mûrir mes désirs et d’aller jusqu’au bout de leurs exigences, si j’avais su dès ce moment-là briser la coquille de l’enfance avec ses couches inversées d’érotisation du corps et de dégoût enseigné des excréments et des organes qui les émettent, de volonté d’indépendance et de soumission aux modèles imposés par le groupe autant que par les éducateurs, d’interdits sexuels et d’attirance pour les étreintes des jeux de corps à corps.

J’étais pensionnaire dans un lycée religieux qu’on appelait collège parce que toutes les classes y étaient représentées, classes de garçons seulement, les filles n’y seront admises que des années plus tard. La séparation des sexes dans les établissements scolaires remonte aux époques où l’on croyait au fossé entre les garçons et les filles, fossé imposant des enseignements séparés, la couture et la cuisine pour les filles, le latin et les maths pour les garçons. Quand l’idée d’un droit et d’une aptitude égaux à un enseignement général s’est imposée, la ségrégation disparut sans que des préoccupations d’évitement des conduites homosexuelles aient joué un rôle véritable.

Au temps de la séparation, cependant, on rencontrait l’idée que les communautés masculines prédisposaient à l’homosexualité – « Faute de grives, on mange des merles » - et que c’était une des raisons, sinon la principale, des « amitiés particulières » entre garçons qu’avaient popularisées le roman de Roger Peyrefitte, mode d’entrée possible dans l’homosexualité adulte. Je serais curieux de savoir si la mixité des écoles les a fait disparaître et si le taux d’homosexualité s’en est trouvé réduit.

A l’époque du récit, donc, il n’y avait pas de filles dans les collèges religieux et les premiers émois amoureux, s’ils avaient lieu et au moins pour les internes, se faisaient entre soi. Certes ils échouaient à remplir une des fonctions assignées par la nature à ces premiers émois qui est la découverte de l’autre sexe et la prise de conscience de sa propre aptitude à tenir son rôle dans la constitution du couple mais une des composantes fondamentales de la sexualité était présente : l’attrait pour l’autre, même si cet autre jouait plutôt le rôle du bon objet de la première enfance, de la fidèle peluche qu’on étreint et qu’on tête à loisir, substitut plus ou moins transformé du sein maternel, que du vrai partenaire d’une sexualité génitale.  

Ceux qui étaient présents ce jour-là n’ont sans doute pas oublié l’arrivée de Thomas. On était au lendemain de la rentrée, à la récréation d’une heure qui réunissait dans la cour les internes et les demi-pensionnaires à la sortie du réfectoire. Une 4CV Renault s’arrête devant la grille. Par son image de deuxième voiture, d’instrument de loisir et d’évasion, elle représentait à l’époque un des symboles de la modernité. En sortent une jeune femme brune vêtue d’un ensemble de sport jaune canari et un garçon de notre âge en blouson beige et pantalon gris. La jeune femme s’activa, parut donner des consignes au garçon qui s’anima à son tour, se saisit d’une valise, claqua les portières, et suivit sa mère qui traversait la cour pour se diriger vers le père surveillant de la récréation. Nous vîmes avec surprise ce prêtre bougon se confondre en civilités. L’entretien fut bref. Dûment renseignés, la jeune femme et le garçon se dirigèrent vers le dortoir.

Ils reparurent plus tard, presqu’à la fin de la récréation. Nous attendions la scène des adieux avec grand intérêt. La séparation d’avec les parents était un des temps forts de notre vie d’interne et nous étions curieux d’observer le nouveau dans la circonstance. Sa mère et lui se tinrent un moment face à face. Ils étaient de la même taille. Elle se mit à parler d’abondance, passant sans doute une dernière fois en revue l’organisation matérielle de la vie de collégien de son fils. Il écoutait immobile, la tête un peu baissée, sans qu’on parvienne à voir à travers la distance s’il s’armait de patience ou retenait ses larmes. A la fin, il se laissa embrasser, toujours sans bouger. Sa mère lui mit la main sur la nuque pour que le dernier lien à se rompre fût un geste d’affection. Ses lèvres remuèrent encore une fois. De loin, on crut pouvoir lire les mots de la séparation : « Tout ira bien, mon grand. » Puis elle remonta dans la petite auto qui disparut bientôt. La fin de la récréation sonnait. Les élèves avaient à se rassembler par classes avant de regagner les salles. Le père surveillant désigna au nouveau le groupe qu’il devait rejoindre. C’était celui de ma classe.

Il s’appelait Thomas Mallet. Il venait d’une des grandes villes industrielles de la région où son père dirigeait une entreprise. Ses mauvaises performances scolaires avaient décidé ses parents à le mettre en pension. Il ne leur en tenait pas rigueur, pas plus qu’à ses anciens professeurs de 3e qui l’avaient mal noté. Il prenait la vie comme elle venait, sûr d’en tirer toujours le meilleur parti. Il est vrai que pour accompagner ce bel optimisme, la nature l’avait gâté d’assez de dons pour le justifier, surtout une certaine façon d’être présent qui le faisait accepter aussitôt par tous les groupes : une manière d’être drôle sans moquerie, moteur sans dirigisme, indépendant sans conduites d’isolement. Physiquement, il était de taille moyenne, brun, les yeux noisette rieurs, les pommettes hautes, sportif, musclé. Il possédait au plus haut degré la grâce des gestes et des attitudes, sans affectation, plutôt la grâce du jeune chien avec son excès d’énergie et sa maladresse qui font de chacun de ses mouvements un vrai spectacle. Qu’il joue au foot – où il excellait – ou au volley, ou dans la troupe de théâtre du collège, les spectateurs n’avaient vite d’yeux que pour lui.

Ses vêtements contribuaient à son charme. Ses parents avaient l’argent plus facile que ceux des autres collégiens, paysans, bourgeois ou commerçants de la petite ville de garnison. Ses pulls étaient moelleux et de couleur gaie, ses pantalons et blousons dans des textiles modernes et qui ne lui venaient pas d’un frère aîné.

Il fut vite très populaire et, fait rarissime pour un nouveau, fut élu délégué de classe. Il ne se laissa absorber par aucun groupe et aucune amitié jusqu’au jour où il devint le copain de Roland avec qui il forma vite un tandem inséparable. Roland était certainement le plus mignon d’entre nous et, bien qu’il n’y ait jamais rien eu chez lui de proprement efféminé, la rencontre des deux garçons les plus charmants de la classe commença à exciter la curiosité des esprits forts dont je ne manquais pas de faire partie. Les plus attentifs étaient un groupe d’externes qui intriguaient par des conciliabules et des airs entendus. Je n’avais pas réussi à me faire admettre par eux mais je les surveillais de près et c’est ainsi que je découvris qu’un texte circulait de l’un à l’autre écrit par l’un d’eux, Philippe, sur des pages de carnet. Je parvins à localiser les feuillets dans la poche de leur auteur et, ayant réussi à quitter la classe sous le prétexte d’une tâche communautaire urgente, je subtilisai les précieux feuillets dans le blouson de Philippe suspendu à une patère du couloir et les lus avidement avant de les remettre à leur place.

C’était le récit d’une nuit de train pendant le voyage que les délégués de classe venaient d’effectuer dans le midi. Ils s’étaient organisés pour dormir à huit dans le compartiment de seconde classe, deux sur les banquettes, deux sur le sol, deux dans les filets et les deux derniers dans une sorte de hamac tendu entre les filets. C’est à Thomas et Roland qu’échut le hamac tandis que Philippe dormait dans un des filets voisins. Il écrivait qu’il les avait vu s’embrasser mais qu’il n’en était pas tout à fait sûr. Cette information n’occupait que la dernière demi-page d’un texte surtout constitué par le récit depuis le début d’une amitié que le reporter disait avoir eu la grande satisfaction, parce qu’il le prévoyait depuis quelque temps, de voir se transformer sous ses yeux en une relation amoureuse. Le texte commençait par cette phrase dont je me souviens encore : « Ils se connaissent et deviennent amis ». Il y était aussi question de moi comme d’un témoin qui se doute de quelque chose mais ne dispose pas d’assez de connaissances par son expérience ou ses lectures pour comprendre ce qu’il se passait.

Je ne me souviens pas si c’est cette remarque qui me fit l’effet d’un défi, ou le désir de jouer le jeu si attirant du commentaire psychologique d’autant plus passionnant qu’il appartient aux adultes, ou l’occasion d’entrer dans le groupe d’externes que je cherchais à séduire ou, plus profondément, le désir de me mêler à cette relation amoureuse en train d’éclore dans le rôle du confident, du voyeur complice, plutôt que dans celui du partenaire auquel j’étais si peu préparé qu’il ne me venait même pas à l’esprit, mais je suis sûr que c’est de cette lecture que partent vraiment les modifications qui se produisirent en moi pendant cette année de seconde. En regagnant la salle de classe, je n’étais plus celui qui l’avait quitté quelques instants plus tôt.

Ma première réaction fut un réflexe de compétition littéraire, dans le style de Cyrano dans sa tirade du nez : « Ah non ! C’est un peu court Jeune homme ! ». J’allais combler les lacunes du récit de Philippe, lui montrer comment un pareil sujet méritait d’être traité. Je décidai de reprendre comme lui l’histoire depuis le début mais d’aller plus loin et d’en faire un poème. Ce poème, je ne sais plus combien de temps il me fallut pour l’écrire mais il est toujours étonnamment présent dans ma mémoire. Je me mettais à la place de Roland. « Un soir pour la première fois/ Je fis attention à toi/ L’un près de l’autre sous la douche/ Je regardais ta jolie bouche/ Ton corps bronzé à peu près nu/ Tu as souri quand tu m’as vu/ Les bras levés sous l’eau qui coule/ Comme le pigeon qui roucoule/ Ou comme un tout petit bébé/ Exprès, je suis tombé sur toi/ Je t’ai fait mal, excuse-moi/ Mais c’était si doux ta peau lisse/ Et mes mains froides sur tes cuisses/ Et je t’ai regardé longtemps/ Quand sur ton lit, timidement,/ Tu mettais ton pyjama bleu/ Mon Dieu, comme j’étais heureux !/ Gêné tu t’enfouis sous tes draps/ Alors j’ai eu envie de toi. »

L’aventure se déroule ensuite sur la toile de fond de la vie du collège, le premier baiser au bord du ruisseau qui longe le terrain de jeu à la grande récréation : « Près de toi poussaient des primevères/ Tu en pris un, tu l’as sucé/ Tu m’as dit qu’il était sucré./ Je te l’ai pris, je l’ai goûté/ Et tout d’un coup t’ai embrassé/ Embrassé ta jolie joue fraîche./ Tu m’as regardé étonné/ Et tu m’as rendu mon baiser. » ; et, après la romance idyllique des rencontres de bécotage, les réactions des autres : « Puis ils sont venus ces jaloux,/ Ces orgueilleux, ces touche à tout/ Qui nous ont traités d’amoureux/ D’abord nous avons ri/ Et nous nous sommes aimés mieux/ Et puis on a dû se cacher./ L’amour doit-il être caché ? »

Une scène de sexe devenait obligatoire. Il fallait montrer à Philippe que j’étais plus averti qu’il ne se l’était imaginé. « Et puis, par un chaud soir d’été/ L’inoubliable arriva./ C’est notre meilleur souvenir./ Je ne pouvais m’endormir/ Je m’étais accoudé et regardais de ton côté/ Toi aussi, tu t’es soulevé/ Toi aussi tu m’as regardé/ Et toi aussi tu as souri./ Bouleversé je me suis levé/ De toi je me suis approché./ Chacun dormait dans le dortoir/ Mais il n’y faisait pas tout noir./ Doucement j’écartais tes draps/ Vis que tu avais tout quitté/ C’est la chaleur, ne cherchez pas/ Tu étais tout nu pour de bon/ Je me suis couché contre toi./ Je n’avais pas assez de mains pour t’envelopper/ Ni de bouche pour te dévorer/ Alors, toi tu m’as caressé, voluptueuses caresses/ Et tu m’as embrassé, Délicieux baisers./ Alors tout doucement, je me suis endormi. »

Retrouvant les vieux procédés de détournement de la censure contre les écrits interdits, je terminais par un envoi moral pour finir sur une objurgation pressante : « Enfant, mon histoire est finie./ Elle est bien belle, sais-tu ?/ Mais elle est terrible aussi./ N’embrasse jamais ton ami ! »

Philippe se montra impressionné par tant de virtuosité et me compta désormais parmi les destinataires des notes du groupe des externes mais il n’y en eut plus guère, soit que Thomas et Roland aient mieux caché leur jeu soit, plus vraisemblablement, qu’il n’y ait jamais rien eu entre eux. Bien que devenu par la suite très ami avec Roland, je n’ai jamais rien su de plus sur cette histoire. 

Pour moi l’aventure ne faisait que commencer. En relevant le défi de l’exercice littéraire j’étais tombé dans le piège que je m’étais moi-même tendu. L’obligation d’aller chercher au fond de moi de quoi alimenter mon écriture avait allumé un feu qui ne s’éteignit plus. 

A force de me mettre à la place de Roland je finis par tomber amoureux de Thomas, si ce n’était pas déjà fait depuis sa première apparition. Insidieusement se sont mis en route les mécanismes du désir de l’autre comme objet de plaisir. Mais la machinerie est complexe ; ses parties séparées sont faites pour se rejoindre en une coopération harmonieuse mais, parfois, elles tirent à hue et à dia. Le désir de l’autre, s’il n’est pas accompagné de la chute des barrières qui séparent de lui, ne conduit qu’à la souffrance.

Je devins obsédé par Thomas en même temps qu’incapable de lui avouer ma passion. Je ne parvenais pas à construire de scénario crédible. Je ne me voyais pas lui demander « Tu veux bien qu’on s’embrasse ? » sur le ton de la conversation, comme je lui aurais dit « Tu me prêteras ton cahier de maths ? » ou « Qu’est-ce que t’as comme vélo ? » Je ne crois pas avoir été arrêté par la peur d’une réponse humiliante du genre : « Qu’est-ce qui te prend ? » ou « Ça va pas ? »  Je craignais plutôt un malaise épais ou le silence du ridicule. Mais, plus que tout, peut-être, ce que je redoutais profondément en réalité, c’était une acceptation, un « Si tu veux » qui aurait ouvert sur une suite impossible sauf au prix de profonds changements en moi ; il aurait fallu que, d’un coup de baguette magique, le grand timide inhibé que j’étais acquière la grâce de Thomas, que mes gestes s’adoucissent en perdant leur brusquerie défensive, que ma peau cesse de rougir et de transpirer pour prendre ce grain velouté qui appelle la caresse, que je sois capable d’improviser un de ces enchaînements miraculeux pour déboutonner une chemise, mettre un doigt sur une bouche, poser la tête sur une poitrine ou les lèvres dans un cou. La violence de mon désir ne m’était d’aucune aide, au contraire. Comme le Petit chose, mon lot était de voir partir les autres en vacances ou d’écraser mon nez sur la vitrine d’un magasin de jouets interdit.  Dans le monde de l’amour, il en va comme dans celui des insectes : il y a ceux qui ont des ailes et ceux qui rampent sur le sol. En haut, la lumière, la grâce, la liberté, l’ivresse, les folles sarabandes et farandoles, l’amour jusqu’à plus faim, jusqu’à plus soif, et aussi, parfois, jusqu’à l’ennui de la satiété cher à Schopenhauer. En bas, la souffrance du désir.

Ma dévotion pour Thomas s’exprima donc à distance. Je m’arrangeais pour être partout où il était : le plus près possible en classe, dans la même équipe en sport, dans les mêmes groupes d’activité ou les mêmes sorties. Je lui parlais peu, cependant, et nos relations conservaient une apparence banale. Un jour, à la récréation, j’aperçus son blouson posé sur un muret. Je m’assis à côté et, après m’être assuré que personne ne regardait, je le pris pour y enfouir mon visage et respirer son odeur un peu vanillée.

Il m’arrivait de frémir d’impatience devant l’envie de le déshabiller, de le voir nu, de poser mes mains ou ma bouche sur les régions les plus émouvantes de son corps, là où les lignes se brisent, la racine du cou, l’aisselle, l’aine, la taille, la pointe des seins. Et je restais comme une bûche, à peine capable de lui serrer la main.

Au printemps, les jeux entre Thomas et Roland et deux ou trois autres prirent des allures d’ébats amoureux. Ils se roulaient dans l’herbe après s’être défiés, avec des cris de plaisir. Le surveillant de la récréation crut bon d’intervenir : « On dirait de jeunes chats en chaleurs printanières ». J’aurais tout donné pour en être mais ne pouvais que regarder, appuyé à un arbre.

Lorsque les jours se firent plus chauds, Thomas porta un short. Les siens étaient très courts, finissant en fine corolle à la racine des cuisses. Je fus aussitôt fasciné par ces cuisses qui me semblèrent la quintessence de ce que ce corps convoité pouvait avoir de désirable. Je changeais de place avec un autre pour m’installer au 1er rang en classe de maths où l’exercice du tableau maintenait longtemps les élèves face à la classe. Quand Thomas était appelé, il y avait des remous dans la classe et on entendait le mot cuisse, ce qui montrait que je n’étais pas le seul à m’émouvoir. Thomas accueillait les lazzi comme des hommages avec une indifférence amusée. Il aurait moins aimé qu’on parle aussi légèrement de ses fesses. La cuisse est noble. Elle attache le membre, alors que la fesse est plaquée derrière. On se soucie dans les milieux sportifs des cuisses des nageurs ou des footballeurs et pas de leurs fesses. Dans la symbolique sexuelle, le beau cul évoque la croupe animale et appelle la saillie. La cuisse est une colonne qui attire la caresse. La fesse est passive ; elle reçoit. La cuisse bouge, frotte, agit. « Ses cuisses fuyaient comme tanches dont j’étais le menu fretin » chante Jean Ferrat à l’été de la Saint-Martin.

Pour l’adolescent que j’étais le cul ne disait encore rien mais la cuisse captivait. Dans mes oralités prolongées enfantines, je m’imaginais facilement plantant mes dents et mes lèvres tout en haut d’une cuisse, près de l’aine, la tempe appuyée sur le coussin du sexe, alors que la morsure d’une fesse ne m’inspirait aucun sentiment.

La voie poétique m’aidait à surmonter les frustrations de ma timidité. Je me rattrapais dans l’écriture. Les poèmes se succédèrent. Il y en eut de romantiques : « Ecoute cette mélodie, c’est celle que te joue mon cœur » ; de tendres : « Ma bouche contre ton aisselle/ Et mon oreille sur ton cœur/ Oh, je la voudrais éternelle/ Cette minute de bonheur » ; de symboliques, comme La Pieuvre : « Je glisse sur le dos comme dans un bain d’huile/ Dans l’eau froide du matin/ Je passe sous ton corps qui rutile/ De lumière et d’âcres parfums./  Je remonte soudain et t’enlace la taille/ De mes longs bras visqueux./ J’avance la bouche et j’entaille/ Ton beau corps harmonieux. »

La scène érotique du premier poème fut reprise en un remake plus hard dont ne me sont restés que les derniers vers : « ... les bouches se cherchent, nerveuses/ Les corps se frottent impatients/ L’un sur l’autre, insatiables./ Le sperme blanc gicle en saccades,/ Dégouline entre les poils noirs/ Et graisse la peau par gouttes et par flaques/ Mêlant son âpre odeur à la sueur âcre/ La peau moite colle à la peau/ Il fait chaud. »

Je n’ai pas montré ces derniers poèmes à Philippe et personne n’a su que je continuais à en écrire. Thomas n’avait pas besoin de les avoir lus pour comprendre mes sentiments à son égard. Aussi ne fus-je pas vraiment étonné le jour où il m’aborda pour me proposer un combat singulier sans donner d’explication : « On va se battre – Pourquoi ? – Tu mérites une raclée. – Quand tu veux. » Il ajouta qu’on ferait cela à la lutte dans le local des scouts dont il se procurerait la clé, à la grande récréation de midi.

L’année scolaire tirait à sa fin. Quand j’y repense maintenant, je me dis que, même s’il était excédé par mon comportement d’amoureux transi, on comprenait mal pourquoi Thomas s’était décidé aussi tard à y mettre un terme. Il se peut que l’un d’entre nous, sans doute un externe, en lui ouvrant les yeux, lui ait fait prendre conscience du caractère humiliant à ses yeux de sa situation de garçon désiré par un autre garçon et qu’il ait décidé de réagir sans plus tarder de la façon qui lui semblait la plus propice à laver son honneur : le duel. Il se peut aussi que, voyant dans la fin de l’année qui allait nous séparer l’occasion de poursuivre l’aventure  jusqu’au bout sans risque de conséquences, le duel n’était qu’un prétexte, l’essentiel étant l’arme choisie, la lutte, qui devait me fournir l’occasion de libérer mes pulsions libidineuses. Il pouvait être curieux de connaître de quoi était capable un être à ce point tendu par le désir amoureux, par curiosité ou parce que sensible à cette poussée inconsciente qui conduit à rechercher le séducteur, l’initiateur qui révèle et entraîne. Ou peut-être, après tout, était-il devenu à son tour, à la longue, désireux de moi.

Ce n’est pas ce que je me disais ce jour-là en attendant l’heure du combat. Je n’avais pas été vraiment surpris par le défi. Je trouvais normal qu’un acte de violence vienne mettre un terme à une aventure que j’étais bien près de juger malsaine. La réaction de Thomas me semblait légitime : j’avais admis depuis le début qu’il était ‘trop’ pour s’intéresser à moi et qu’il finirait bien un jour par me chasser de son environnement comme quelque insecte importun. 

La perspective du corps à corps m’avait plongé dans un état second. Incapable de guider mon imagination vers la scène qui se préparait et qui, pourtant, pouvait apparaître comme l’oasis après mon long périple dans ce désert de la soif. Comme je l’éprouvai par la suite à plusieurs reprises devant des situations trop chargées d’émotions, j’eus la sensation de m’absenter de moi, d’assister du dehors aux événements vécus par mon corps.

A midi je touchai à peine aux plats du réfectoire. Ensuite, il fallut attendre l’heure du rendez-vous choisie assez tardive pour que le temps de la récréation corresponde à la durée d’un combat d’amateurs.

A l’heure dite, j’étais au local des scouts. Thomas m’y avait précédé. Contrairement à son attente, il n’y avait pas de tapis et nous aurions à nous battre sur le plancher. Il rappela les règles : le premier qui fait toucher le sol aux deux épaules de l’autre a gagné. Pas de revanche. Il n’y eut plus une seule parole d’échangée ensuite et le combat commença aussitôt. Nous étions l’un et l’autre vêtus d’une chemisette à manches courtes et d’un short.

Nous nous empoignâmes par les épaules cherchant à nous faire tomber. Il était plus fort que moi et, de toute façon, je n’avais pas vraiment envie de me battre ; j’aurais d’ailleurs été bien en peine de le vouloir dans l’état cotonneux où je me trouvais. Il n’eut pas de mal à me faire tomber puis à m’immobiliser en s’asseyant sur mon ventre, ses deux genoux de part et d’autre de mon torse. Il ne lui restait plus qu’à faire toucher le sol à mes deux épaules. Il appuya sur elles de tout son poids. Un bouton de ma chemise sauta. Je résistai les bras tendus les poings serrés contre sa poitrine. Nous restâmes un temps infini dans cette position, parfaitement immobiles et silencieux dans ce local isolé. La sonnerie de fin de récréation retentit. Je cessai ma défense et nous nous relevâmes. « J’ai gagné » dit-il. Nous sortîmes ensemble. Il referma le local et mit la clé dans sa poche. Nous n’échangeâmes plus un mot jusqu’à la classe.

J’ai souvent revécu cette scène en imaginant des scénarios qui se terminaient moins piteusement. Par exemple, au moment où j’étais allongé sur le sol, j’aurais pu relâcher brusquement la poussée de mes poings sur la poitrine de Thomas en l’attirant vers moi par une prise sur sa chemise pour le déséquilibrer et le recevoir désarmé dans mes bras où je l’aurais serré et embrassé ; mais son assise était solide et il n’aurait pas eu de mal à résister. Un autre scénario, mûri beaucoup plus tard dans ma vie adulte, consistait, au même stade du combat, après avoir relâché ma pression, à défaire rapidement sa ceinture et à ouvrir sa braguette en comptant sur l’effet de surprise ; mais la suite logique dans nos positions respectives conduisait à prendre son sexe dans ma bouche et j’aurais été bien incapable de le faire. Le seul bon scénario commence au départ. Je réclame que le combat ait lieu torse nu, comme des gladiateurs, en insistant pour qu’on se retire mutuellement la chemise au prétexte inventé que c’était l’usage chez les samouraïs (ou d’autres héros mythiques). Je m’y prends lentement et je dépose au passage un baiser de guerrier sur la base de son cou avant de descendre sur sa poitrine puis de remonter vers sa bouche. Ce rite pouvait lui plaire et le combat qui s’en serait suivi aurait pu alors garder cette lenteur et cette sensualité.     

Après le match, j’assumai mon écrasante défaite. Pensant me soumettre aux conditions du vainqueur d’après l’idée peut-être fausse que je m’en faisais, je cessais désormais de rechercher la compagnie de Thomas. Je passais les quelques jours qui restaient à l’année scolaire comme en deuil de mon désir qui s’était tu soudain.

A la rentrée, après les grandes vacances, nous nous retrouvâmes dans la même classe de première. Nous reprîmes une relation normale, banale, comme s’il n’y avait jamais rien eu entre nous.

Je n’écrivis plus de poésie et la littérature n’y perdit rien.  



Article ajouté le 2008-11-11 , consulté 58 fois

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