Tristes tropiques
Tristes tropiques
Ces dernières vacances avant l’entrée à la fac avaient compté pour Alain, non par une rencontre amoureuse - il n’avait pas connu d’aventure sentimentale et encore moins sexuelle qui aurait été la première - mais par la découverte de la voile en mer. Le soleil de la Méditerranée qui avait cruellement mordu sa peau avant de lui faire le cadeau d’un bronzage doré était resté dans son âme ; sa peau si blanche, si pâle que le moindre bouton la tâchait de violet ou de rouge, le soleil l’avait recouverte d’une nappe de miel. Elle n’avait plus la même odeur. Lui qui boutonnait sa chemise même les jours de canicule, la laissait maintenant ouverte et recevait avec fierté les regards des autres sur sa peau nue. Son propre regard dans la glace avait changé. Il avait fait, momentanément, la paix avec son corps.
Ses cheveux aussi avaient changé. Ils s’étaient éclairci et avaient même blondi par places sous l’action du sel. Ils frisottaient dans le cou et gonflaient sous l’effet du sèche-cheveux après la douche.
C’est qu’ils avaient reçu pas mal de paquets d’eau de mer quand il était au rappel du 505 les jours de mistral, dans la rade d’Hyères ou dans la passe de Porquerolles, en équilibre sur le plat bord, la tête au ras des vagues, accroché d’une main à l’écoute de grand-voile, un pied sous la sangle du cockpit, la main libre retenant par deux doigts le stick articulé du gouvernail nerveux comme un pur sang quand la vitesse augmentait, que le bateau déjaugeait et que les trappes du tableau arrière s’ouvraient pour permettre l’écoulement laminaire de l’eau embarquée avec les vagues et le vent. L’équipier s’amusait au moins autant, suspendu au harnais, accroupi sur le bord, prêt à parer aux renforcements du vent en se relevant d’un coup et en se jetant en arrière, le corps parcouru alors par les lignes de force du couple de redressement du bateau, corps humain devenu câble aux mille brins aptes en même temps à capter les tensions et à y résister. La coquille de noix de la coque ronde si instable roulait au moindre prétexte et ne pouvait tenir un cap qu’avec le renfort dans son gréement de ce contrepoids vivant.
Entre de bonnes mains, le 505 gagnait toutes les régates de dériveurs. Alain appréciait peu les régates. Il lui manquait la fibre de la compétition. Dès qu’il s’agissait de lutte sportive, il se convainquait facilement de son insuffisance. Quand il ne partait pas dans les derniers, il ratait sa première bouée, ou empannait par vent arrière, ou se laissait remonter centimètre par centimètre par les derniers de la course avec le mépris affiché des faibles pour plus faibles qu’eux, ou succombait à une de ces petites avaries qu’un bon entretien du bateau aurait évitées si, à l’instar du chasseur pour son fusil ou son chien, il avait su voir dans son bateau un outil pour vaincre, une arme, un valeureux accessoire de combat à bichonner mieux qu’une partie de lui-même parce que de son état allaient dépendre leurs victoires communes.
Il y avait bien une complicité entre Alain et son bateau, mais d’un autre ordre. Son bateau était resté son maître. D’abord, il n’en était pas revenu de son audace en se découvrant copropriétaire d’un pareil monstre de vitesse, réservé dans son esprit aux seigneurs des régates, qu’il allait apprendre à connaître au prix de multiples claques et chavirements de tous bords avant de parvenir avec lui à une sorte de consensus qui leur assurerait de folles équipées, d’irréelles parties de planning, sans jamais la certitude absolue de rentrer vivant le soir au port.
A Lyon, tout cela paraissait lointain. Il lui restait son bronzage et cette chaleur à fleur de peau que laissent longtemps derrière eux les vrais coups de soleil mais le souvenir des grandes fêtes de mer et de vent le quittait peu à peu.
Il se replia sur son sexe comme source fidèle de ses voluptés et nouveau centre d’intérêt narcissique depuis que sa pâleur conservée par la protection du slip de bain le détachait sur le fond ambré des cuisses et du ventre comme une de ces fleurs modern style un peu maladives et décadentes ou un de ces visages de Klimt dont la blancheur se découpe sur la sombre luxuriance des chevelures.
Il eut des après-midi festives sur le couvre-lit un peu rêche qui rappelait le sable de la plage, animées par des fantasmes de rapt par des sirènes enlaçant soudain de leur bras ronds et fermes son torse suspendu au ras de l’eau par les cordages du dériveur, pour l’entraîner dans leur royaume sous-marin et le soumettre aux appétits voluptueux de leurs bouches gourmandes tandis que le bateau soudain sans maître s’en allait au fil des vagues.
Puis la vie d’étudiant l’absorba davantage. Le travail se fit plus prenant et la vie sociale reprit son cours. Le noyau de copains du lycée s’était agrandi d’amis et d’amis d’amis.
Une fille, Nadège, amenée par Christophe, lui témoigna vite de l’intérêt. Elle disait que le hâle de sa peau allait bien à ses yeux clairs. Elle s’efforçait de s’asseoir à côté de lui ou de repartir en même temps que lui. Elle se rangeait toujours à son avis dans les discussions et ses yeux brillaient quand il se mettait en valeur par un récit ou une attitude personnelle. Elle pouvait difficilement en faire plus. C’était à lui maintenant de l’inviter à une sortie en tête à tête et il sentait bien que le risque d’un refus ne serait pas grand s’il lui proposait de rester pour la nuit.
Mais il n’était pas tenté de le faire. D’abord elle ne lui disait rien ; aucun détail de son physique ne déclenchait chez lui d’émotion. Elle était tonique et assez drôle mais plutôt du genre boulotte qui ne l’inspirait pas beaucoup. D’un autre côté, elle ne faisait pas partie de ces « canons » qu’on est fier d’exhiber aux yeux du groupe surtout quand on est timide et vulnérable aux réactions des autres. Si la virginité était un peu honteuse et l’objet de sarcasmes dans le groupe, la constitution des couples n’était pas systématiquement gratifiée pour autant et il fallait une certaine forme de courage pour affronter, au début d’une liaison, le regard goguenard des copains. A moins d’éprouver une de ces grandes passions qui balaient tout sur leur passage. Mais les grandes passions sont rares. Le plus souvent, quand on dit d’un garçon ou d’une fille qu’il est amoureux, il s’agit d’une de ces amourettes sentimentales dont la sexualité relève plus d’un retour aux câlins de l’enfance que du hard sex, en dehors des quelques privilégiés capables d’en faire un jeu à partager avec des camarades au sexe indifférent ou des quelques précoces qui mettent déjà en route leur stratégie d’emploi du sexe comme instrument d’exploration, de conquête ou de domination.
Alain essaya d’introduire Nadège dans ses fantasmes masturbatoires. La générosité des formes de la fille lui inspira un montage de coussins : deux oreillers pour les seins, un traversin pour le ventre. Il s’allongea en rut sur cet échafaudage, s’imaginant qu’il chevauchait pour le posséder le corps consentant de la fille. Il entoura les oreillers de ses bras comme pour maintenir contre lui ce corps offert, pour que les va-et-vient de son sexe ne risquent pas de quitter leur réceptacle de chair tiède. Son éjaculation consacra cette possession. Au lieu de répandre son sperme aux alentours comme Onan jetait sa semence sur le sol, il le déposait dans un réceptacle vivant, obéissant ainsi à l’une des consignes les plus impérieuses de la nature, venue du fond des ères géologiques dans le sillage de la reproduction sexuée, bien antérieurement au plaisir. C’était aussi une façon de marquer son territoire, son domaine dont la femme faisait partie pour autant qu’il était capable de se l’approprier.
De toute façon, Alain savait bien qu’il allait devoir sortir de l’état de puceau, grandir, accéder à l’âge adulte.
Il décida de se lancer et de proposer à Nadège de coucher avec elle. Il prépara un scénario. Un jour de tête à tête il lui dirait : « J’ai l’impression qu’on se plaît assez tous les deux. Est-ce que tu serais d’accord pour qu’on fasse l’amour ? » La formule avait été préférée à plusieurs autres pour sa concision et son honnêteté. Elle n’engageait à rien tout en ouvrant des perspectives, le « plus si affinités » des petites annonces.
L’occasion se présenta peu après à la cafétéria où ils se retrouvèrent seuls pour un café entre deux cours. C’était le moment. Alain parut nerveux à Nadège. Elle comprit vite qu’il se préparait quelque chose et trouva plaisant et drôle l’embarras du garçon, s’attendant, comme au spectacle, à s’amuser de la façon dont il allait se sortir d’une situation délicate dont elle imaginait bien être l’objet.
Alain vit la lueur d’amusement dans l’œil de Nadège et tout son projet s’écroula : une petite lueur, un signe non verbal qui en disait long, qui tenait le discours que précisément il redoutait d’entendre : « Vas-y, mon grand. Montre ce que tu sais faire. » Il aurait à s’exécuter, à œuvrer sous un regard ironique, à jouer en solo face à l’immobilité et au silence de l’attente. D’abord, exprimer sa demande et la défendre avec ce qu’il convient d’assurance et d’humour pour peu que la fille l’entraîne dans un marivaudage ludique ou de convenance. Puis se montrer à la hauteur dans l’acte amoureux. Lui qui n’avait pas de sœur, qui n’avait jamais vu sa mère en sous-vêtements, il aurait à retirer un soutien-gorge, à dégrafer une jupe, à enlever des collants, peut-être une protection hygiénique. Lui qui n’aimait pas le mélange des salives et encore moins les baisers profonds, ni même le contact d’une langue dans sa bouche, il aurait à descendre, pour le cunnilingus préliminaire qu’il croyait obligatoire, jusqu’aux « âcres liqueurs » du sexe, dixit Baudelaire, et à promener sa langue entre des replis improbables. Lui qui ne connaissait du sexe féminin que les images d’un album érotique japonais, il lui faudrait aller droit au zones érogènes et les traiter en artiste. Il aurait à faire pénétrer son sexe dans un étui de chair plus ou moins lubrifié sans écraser sa partenaire sous un genou ou un coude. Il aurait enfin à donner ses coups de rein en douceur, sur le rythme exact et en se retenant assez pour arriver ensemble à l’orgasme. Et tout cela sous la menace constante d’une de ces remarques guillotine : « Pas comme ça » ou « Tu me fais mal ». S’exécuter est le mot juste, pensa Alain.
Si l’on attribue des niveaux à l’acte amoureux, à côté du degré zéro de l’érotisme qu’est le coup tiré n’importe où pour peu que les circonstances s’y prêtent, ou les grandes excitations génésiques des fêtes sabbatiques dont les nuits en boîtes sont les modernes succédanés, la hauteur des autres niveaux dépend de la quantité de désir introduite : désir de l’autre qui a plu d’abord par une voix, un regard, une démarche et qu’on a apprivoisé peu à peu jusqu’à la rencontre des corps qui se fait alors avec une sorte de piété, comme on défait l’emballage d’un cadeau, où chaque geste est juste quelle que soit la façon dont on s’y prenne parce qu’il y a de l’adoration en lui, où l’objectif final est moins la copulation que l’étreinte ; ou désir du sexe de l’autre vu non pas comme un accessoire chosifié qu’on prend et qu’on jette mais comme un instrument de fête partagée, comme le prêt consenti par l’autre de la partie la plus investie de soi en échange d’un prêt identique, après une séduction venue non de l’ensemble de la personne désirée mais seulement de ce qui en elle est invite au plaisir, à commencer par l’expression de son propre désir.
Le projet d’Alain vis-à-vis de Nadège n’entrait dans aucune de ces catégories. Il assignait à la fille le rôle d’une poupée gonflable qu’elle ne pouvait évidemment pas tenir. Il aurait fallu qu’elle accepte de s’absenter de son corps, de l’abandonner nu et inerte à la volonté de son partenaire pour qu’il l’explore à sa guise avant de l’utiliser sans se soucier de l’effet de ses gestes. Une telle attitude se rencontre parfois mais au terme d’une longue expérience amoureuse comme un retour aux sources de la sexualité, une manière savante de ranimer une ardeur sexuelle éteinte par l’âge ou les excès. Loin de cette femme lasse, Nadège était encore toute proche de ses premiers émois et plus désireuse d’établir une relation durable avec un garçon que d’étendre le champ de ses voluptés.
Lui aussi, finalement, au stade où il en était, accordait plus d’importance à la part sociale qu’érotique de son aventure. Le plus important pour lui était de sortir de son état de puceau, de se montrer conforme au modèle ambiant de jeune mâle affranchi et conquérant. Il avait aussi à vaincre les interdits sur le partage du sexe enfouis au fond de lui, déposés par une éducation insidieusement puritaine ou par une pudeur archaïque inhérente aux lois de l’espèce, peut-être privilégiée par l’évolution comme facteur de paix sociale. Aucune société humaine n’échappe à la pudeur. Dans le monde animal, les conduites sont variées mais la sexualité n’est jamais libre sauf chez les chimpanzés Bonobos qui ont l’air de ne penser qu’à ça et d’y consacrer toutes les circonstances de leur vie. Il se peut aussi que l’évolution chez l’homme n’ait pas retenu cette liberté parce que trop dispersive d’énergie et facteur de vulnérabilité.
Quelle que soit sa part d’inné et d’acquis, cette barrière de la pudeur isole le champ amoureux du domaine des relations sociales. Pour certains, les contacts amoureux ne parviennent pas à mettre en marche les rouages des rencontres amicales : l’ouverture, l’intérêt, le désir de plaire, la réciprocité, la complicité, la générosité. Chez Alain, le verrou posé chez lui sur les choses du sexe par la pudeur, la honte de ses appétits, le sentiment que toute licence dans ce domaine aurait un coût élevé en termes d’engagements définitifs ou de lourdes conséquences sociales lui barrait la voie relationnelle ordinaire. A se prendre pour une bête, il ne pouvait accéder aux demandes de son sexe qu’à travers une forme de bestialité, de parenthèses brutales dans sa vie de garçon bien élevé et bon camarade. Il aurait dû pouvoir demander l’amour presque comme une cigarette ou un verre d’eau. Au lieu de quoi, il ne pourrait que se servir, et de la manière la plus expéditive : « Tu as envie de moi ? Eh bien, prends ça ! »
Sans doute lui aurait-il fallu pour cette première rencontre l’aide d’une femme plus mûre, experte, alléchée par sa jeunesse et son inexpérience, qui aurait su remplacer le « Montre ce que tu sais faire » par un « Laisse-toi faire » rassurant. Mais sa fierté s’y opposait ; il n’aurait pas accepté de se retrouver en position d’apprentissage entre les mains d’une initiatrice qui, de plus, l’aurait renvoyé à une situation infantile incestueuse. La femme lui faisait peur et il préférait encore les exigences rudes de la jeune à la douceur inquiétante de la plus mûre. En réalité, pour ses premiers pas de deux, il lui fallait une femme sans arme : très jeune, ou étrangère, ou un peu sotte, ou mercenaire, peut-être même laide comme la Sarah-la-louchette de Baudelaire (« Une nuit que j’étais près d’une affreuse Juive »). Certains se mettent en bandes pour affronter le sexe de la femme, et jusqu’à ce stade extrême de la trouille qu’est le viol collectif.
Dès qu’il eut renoncé à se déclarer, Alain retrouva son calme et son détachement naturels et Nadège sut qu’il ne se passerait plus rien. La conversation reprit sur les polycopiés ou les événements de la vie de leur groupe et elle pensa même s’être trompée en s’attendant à une révélation.
Le soir, Alain rentra chez lui après le dernier cours. Il se sentait mal dans sa peau et mécontent de lui. Il se dit qu’il n’avait aucune raison de réussir une autre fois ce qu’il avait échoué aujourd’hui, que jamais il ne demanderait rien à Nadège et qu’il ne voyait pas parmi les filles de son entourage à qui il pourrait exposer la même demande. Son avenir amoureux lui sembla soudain compromis. Il resterait seul, tandis que tout autour de lui se feraient et se déferaient les couples de ses copains.
Il se mit à la relecture des cours de la journée mais eut du mal à tenir en place. Sa tentative de déclaration amoureuse l’avait excité. Il décida de se masturber mais ne parvint pas à bander et se lassa vite de sa caresse. Il pensa à reconstituer son montage de coussins à l’image du corps de Nadège mais renonça devant le ridicule de la situation. Il rechercha dans un carton son stock de revues porno qu’il n’avait plus consulté depuis plusieurs mois et n’y retrouva plus rien d’émoustillant. Il tourna dans sa chambre comme un ours en cage jusqu’à l’heure de l’ouverture du resto U. Il n’y rencontra personne de connaissance et mangea seul devant son plateau. A la fin du dîner, il était encore plus mal, saisi d’une angoisse véritable. Il n’imaginait pas de retourner à la solitude de sa chambre. Ses copains s’étaient dispersés en cette fin de semaine et, de toute façon, aucun d’eux n’aurait pu le distraire de son angoisse.
Il marcha dans les rues, droit devant lui, comme si son corps décidait pour lui. Il se retrouva rue Mercière, à cette époque la « rue des putes ». Il la fit une fois dans sa longueur puis revint sur ses pas. Il marchait du pas pressé de l’étudiant qui rentre chez lui et personne ne l’aborda. Tous ses sens aux aguets, il aperçut sur l’autre trottoir la fille qu’il cherchait inconsciemment. Il l’avait déjà remarquée un jour qu’il empruntait la rue pour se rendre chez Christophe. C’était une Antillaise jeune, élancée, du genre liane, au joli visage avenant. Elle était appuyée contre un mur et fumait. Le cœur d’Alain se mit à battre plus vite. Il fallait qu’il aille vers elle. Il continua sur sa lancée le temps de se décider. Quand il se retourna sa résolution prise, ce fut pour voir la fille partir avec un client. Il en ressentit une grande déception. C’était bien fait pour lui. Il n’avait qu’à savoir ce qu’il voulait. Il se remit à marcher, plus lentement cette fois. Les autres filles qui avaient repéré son manège l’apostrophaient à mi-voix : « Tu viens, chéri ». L’une ajouta : « Je fais des prix aux jeunes » mais ne dit pas lesquels. Arrivé au bout de la rue il tourna à l’angle et prit le trottoir de l’avenue pour s’éloigner un peu le temps que l’Antillaise soit de nouveau disponible. Il s’entendit héler : « Alain ». C’était un ancien du lycée, entré en fac de droit, qu’il n’avait pas vu depuis plus d’un an. « Ah, c’est toi ! Salut ! Qu’est-ce que tu deviens ? » L’autre lui trouva un air bizarre, l’air d’être ailleurs, et ne s’attarda pas. L’entretien avait tout de même duré quelques minutes et Alain eut peur d’avoir encore perdu un tour et de ne plus trouver le courage de se décider. Il prit le parti de ne plus quitter la rue Mercière et l’arpenta de long en large, l’œil fixé sur la porte d’hôtel où la fille avait disparu. L’attente lui sembla longue.
Il commençait à avoir un vrai désir de cette fille qui lui apparaissait comme une des naïades dorées de son été méditerranéen. Il l’imaginait se glissant nue contre lui, mêlant ses longues jambes brunes aux siennes de nouveau si blanches, lui caressant la poitrine et le ventre de ses mains fines. Puis elle se frotterait un peu contre son sexe, le prendrait peut-être dans sa bouche pour des enroulements de langue subtils pendant que la caresse de ses mains glisserait sur ses cuisses qu’elles remonteraient jusqu’à ses bourses. Elle parlerait d’une voix douce et sa peau aurait des odeurs d’épices. Puis elle s’allongerait sur le dos et lui dirait « viens » en guidant son sexe vers son vagin de velours. Elle lui prendrait les fesses pendant qu’il donnerait ses coups de rein en l’encourageant par des mots affectueux comme « Oh oui ! Fais moi jouir ! » Puis, quand tout serait bien fini, elle lui dirait doucement : « Il va falloir te rhabiller maintenant ».
Alain avait fait demi-tour une fois de plus et redescendait la rue en direction des Jacobins. L’évocation des gestes de la fille l’avait mis en érection. C’est dans cet état qu’il l’aperçut. Elle avait repris sa pose contre le mur et sa cigarette. Il pressa le pas au point de courir presque, de peur de voir un autre client lui passer devant et d’avoir encore à attendre un temps qui, cette fois surtout, lui paraîtrait interminable. Il ralentit quand il fut sûr de l’absence de rivaux. Elle ne le regardait pas, semblant se soucier assez peu du mouvement de la rue, sûre de son attrait. Elle portait des bottes vernies blanches qui remontaient à mi-jambe et un short moulé noir. Il n’y avait rien d’équivoque dans son attitude. Elle se tenait là, immobile, promesse signifiée d’accueil complaisant aux propositions les plus honteuses du seul fait de son immobilité dans cette rue et à cette heure.
Alain arriva près d’elle. « C’est combien ? ». Elle dit son prix sans presque le regarder. Il hocha la tête pour répondre, la gorge déjà trop serrée pour parler. Elle écrasa sa cigarette et le précéda dans l’hôtel de passe deux maisons plus loin. C’était un hôtel minable, sans entrée, qui commençait par un escalier étroit conduisant à un espace plus dégagé au 1er étage sur lequel donnaient plusieurs portes. Une femme aux cheveux gris sortit par l’une d’elles. Elle dit : « C’est à moi qu’on paye. » Alain ouvrit son portefeuille et, comme elle le trouvait lent, elle prit elle-même les billets et préleva encore le prix de la chambre et le service qui n’était pas compris. Elle regardait Alain avec un intérêt qui ne parut pas que commercial au jeune homme. Peut-être lui rappelait-il quelqu’un, à moins qu’elle n’ait ressenti quelque concupiscence pour la chair fraîche qu’il apportait dans cet immeuble sordide.
L’Antillaise avait atteint une des chambres du palier qu’elle avait ouverte. Alain la rejoignit. « Qu’est-ce que tu veux fai’e ? » demanda-t-elle en ajoutant qu’elle pouvait se déshabiller complètement moyennant un supplément. Alain ne répondit pas. Elle lui jeta à nouveau un bref regard et comprit qu’il ne prendrait aucune initiative. Elle l’appela près du lavabo et lui dit de défaire sa ceinture, d’ouvrir son pantalon et de baisser son slip. Alain bandait toujours. Elle décacheta un préservatif et le lui enfila. Elle faisait cela avec une grande dextérité, utilisant ses deux paumes pour dérouler la capote. Son geste vint mourir sur les testicules que les longs doigts effleurèrent. Ce fut la seule caresse.
Elle lui dit « Allonge-toi. » Il se coucha sur le dos pensant qu’elle viendrait à côté de lui. Il avait enlevé ses chaussures mais pas son pantalon et son slip toujours baissés à mi-cuisse. Elle avait retiré son short et ses bottes en un tournemain puis était montée sur le lit non pour s’allonger à ses côtés mais pour l’enjamber et s’asseoir sur son ventre. Elle redressa le sexe du garçon à la verticale du lit et l’introduisit dans sa chatte. Sans attendre, elle se mit à sa gymnastique copulatoire, montant et descendant sur un rythme rapide et régulier. Il éjacula vite mais sa jouissance fut faible parce que cette position redressée de son sexe gênait son plaisir et parce que la fille continuait à s’activer quand il aurait aimé qu’elle s’arrête. « C’est fini » signala-t-il. Elle répondit « Je sais » en lui accordant un de ses rares regards et sans cesser son va-et-vient. C’était une honnête travailleuse qui ne rechignait pas à la tâche. Elle finit par se relever et descendre du lit. « Habille-toi » dit-elle en lui montrant où déposer sa capote sale. « Dépêche-toi » ajouta-t-elle, déjà rhabillée et sur le pied de guerre. Il se retrouva seul dans la chambre, sa capote pleine à la main qu’il déposa dans la poubelle à pédale, et le pantalon toujours baissé qu’il remonta avant de boucler sa ceinture. Il enfila et laça ses chaussures. Ses gestes étaient ralentis ; il se sentait dans un brouillard, abasourdi.
Il quitta la chambre au moment où la fille revenait avec un nouveau client. Les affaires marchaient bien : il n’y avait pas dix minutes qu’elle avait recruté Alain sur le trottoir.
Dans le petit hall, la tôlière grisonnante le dévisagea à nouveau. Il dut s’effacer dans l’escalier pour laisser passer une autre belle de nuit qui montait avec son client et atteignit la rue. Il se sentait toujours dans son état second, assommé, sonné par ce raccourci de son histoire qu’il n’avait pas eu le temps de regarder.
Il se retrouva dans sa chambre sans avoir bien conscience de son trajet. Il se déshabilla et étala ses affaires. Son slip tâché et son portefeuille vide lui rappelèrent qu’il n’avait pas rêvé.
Il avait perdu son pucelage. Il ne s’était rien passé.

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