Petits Cochons
[1]Je devais avoir neuf ou dix ans, peut-être huit. Il m’est difficile de m’y retrouver avec précision dans ces années de vacances à la campagne chez mes grands-parents. Ils habitaient une ancienne maison de maître. Dans la ferme attenante on pratiquait l’élevage pour le lait d’un troupeau d’une vingtaine de vaches. On y élevait aussi des poules, des lapins, une chèvre, et quelques cochons faciles à nourrir avec le petit-lait rapporté de la fruitière et les divers résidus de l’exploitation.
Une truie était achetée pleine au printemps. Elle mettait bas vers le mois de juin. Tous les cochons étaient vendus au début de l’hiver sauf un qui était égorgé au cours d’une fête un peu païenne avec les voisins venus prêter main forte où l’on consommait sur place les abats et le boudin de la bête, tandis que le reste était salé ou fumé pour les mois à venir.
Les fermiers avaient cinq enfants dont un garçon de mon âge, André dit le gros Dédé. J’aurais beaucoup aimé l’avoir pour compagnon de jeux mais il n’y avait pas de vacances scolaires pour les enfants des paysans pauvres. Ils devaient garder les bêtes aux champs ou aider les adultes dans les autres tâches de l’exploitation. Je tenais compagnie au Dédé quand il gardait les bêtes et nous avions de longues conversations sur la vie. En ce temps-là, les enfants de la campagne en savaient beaucoup plus que ceux de la ville sur la manière dont se fabriquent les bébés. Ils avaient une connaissance anatomique précise de ce qui se passe entre deux bêtes qui se chevauchent et, contrairement aux citadins de passage, ils ne prenaient pas pour un tuyau de caoutchouc le sexe en érection des chevaux ou des mulets. Il ne leur était pas difficile d’interpréter les grincements rythmés du lit des parents à travers les parois minces des chambres contiguës.
Certains disposaient d’une culture plus étendue acquise dans l’une des rares exploitations restées fidèles aux méthodes traditionnelles de reproduction animale où l’on continuait à présenter le mâle à la femelle en chaleur. Ils en savaient plus sur la mécanique elle-même pour avoir vu le fermier relever vers la vulve de la jument le sexe trop long, insuffisamment durci, ou un peu coudé de son cheval. Cela, ils pouvaient s’en vanter, voire monnayer l’information auprès de camarades moins favorisés.
Le gros Dédé m’avait laissé entendre qu’il pourrait me convier à l’un de ces spectacles moyennant rétribution. Finalement la prestation n’eut pas lieu, soit que le gros Dédé qui devait sous-traiter n’ait jamais pu convaincre ses partenaires de me laisser venir, soit qu’aucune occasion ne se soit produite pendant mes vacances, soit que la peur d’un veto paternel l’ait conduit à y renoncer.
Aussi n’était-il plus question, ce jour-là, de m’inviter à un spectacle mais plutôt de me faire participer à une opération.
« Qu’est-ce que ce sera ?
- Tu verras bien, me répondit le Dédé. Je ne peux pas t’en dire plus. D’ailleurs, ce ne sera peut-être pas possible. De toute façon, il faut attendre que la truie mette bas.
- Mais si la truie est déjà grosse, je ne pourrai pas voir comment le cochon s’y est pris pour lui faire des petits !
- Evidemment, gros malin ! Mais il n’y a pas que ça d’intéressant. On peut faire des trucs bien plus marrants avec les animaux. »
La négociation tarifaire s’avéra difficile devant une telle opacité. Je devais me contenter des promesses du Dédé d’une expérience vraiment chouette que je ne regretterai pas. Je m’attendais à devoir aligner les trois Mars habituels mais il me fallut rajouter une BD de Tintin, ce qui laissait augurer une aventure exceptionnelle.
Il n’en fut plus question pendant une bonne semaine. Nous nous inventâmes un jeu passionnant d’explorateurs attaqués sur leur île déserte par un animal sauvage. Le rôle du monstre était tenu par la chèvre que nous détachions de son piquet et incitions à nous charger, ce qu’on obtenait sans peine de la bête jeune et de mauvais caractère. Ses petites cornes recourbées ne faisaient pas vraiment mal quand elle nous rattrapait mais nous préférions lui échapper en grimpant dans un arbre ou en se glissant sous une barrière qu’elle ne pouvait franchir. La pauvre bête ne s’amusait pas beaucoup. Au contraire, le jeu lui était une épreuve, peut-être en raison de l’échec répété de ses tentatives pour nous rattraper. Son caractère s’aigrit. Son lait se fit plus rare. Le fermier se méfia. Un jour qu’il allait faner un champ coupé la veille, il fit un détour par le pré où Dédé et moi gardions le troupeau. Il nous surprit en pleine poursuite par la chèvre. Il se fâcha, envoya une taloche au Dédé (j’y échappai avec soulagement mais aussi un sentiment d’exclusion et d’injustice) et nous interdit de détacher désormais la chèvre jusqu’à l’heure du retour à l’étable.
Sur ces entrefaites, la truie mit bas. Le gros Dédé vint me prévenir chez mes grands-parents. Ce sera pour le lendemain dans l’après-midi. Les parents seront aux champs, la chèvre à son pieu, les vaches dans un pré clôturé à proximité de la ferme. J’aurai à apporter mes trois Mars et ma BD.
Le lendemain j’étais au rendez-vous avec mes cadeaux. Le Dédé me vit venir de loin et courut à ma rencontre. Nous partîmes vers la ferme après un dernier regard aux vaches qui broutaient paisiblement. En chemin, le Dédé commença son briefing.
« Les petits cochons, ils ont tout le temps envie de téter. Si on les retire à leur mère, c’est de vraies tétines ambulantes. T’as compris ?
- Quoi ?
- A quoi ça peut servir.
- Comment ça ?
- T’es bouché ou quoi ? Une tétine, tu vois pas ? T’as jamais eu envie de te faire sucer la quéquette ?
- Par qui ?
- Non mais, il est pas vrai ce mec ! Mais par n’importe qui, une gonzesse... Eh ben, les petits cochons c’est super pour la sucette. Mais attention ! Faut pas attendre. Il faut pas dépasser le 5-6e jour.
- A cause ?
- A cause que leur gueule est devenue trop dure et qu’ils peuvent t’écraser les roupignoles rien qu’avec leur langue. C’est ce qui est arrivé au grand Louis. Le cochon voulait pas les lui rendre. Il a tellement gueulé qu’on l’entendait jusqu’à Montagny. Après, elles étaient devenues tout grosses et bleu marine. On n’a pas été obligé de les couper mais elles se sont desséchées. Ça l’a pas empêché de grandir, remarque, mais sa voix n’a jamais mué et il a pas eu de barbe. Aucune fille a voulu le marier. »
On était arrivé à la ferme. La petite porcherie était contiguë à la grange. L’opération consistait à s’emparer chacun d’un porcelet, à passer dans la grange, à se déshabiller dans le foin et à jouer les mères truies.
Maintenant que le plan était dévoilé, je commençais à regretter de m’être engagé dans cette aventure. Si les histoires de sexe me passionnaient comme histoires, je ne me sentais pas du tout prêt pour un passage à l’acte même avec un bébé animal que je m’imaginais tremblant et maladroit sur ses petites pattes. L’envie me venait de tout plaquer là. Dédé dut se méfier parce qu’il me prit des mains le sac de monnaie d’échange que je tenais toujours pour le déposer sur une étagère du mur extérieur. Ce geste me ramena à la réalité du contrat et donc de mon engagement. Il était trop tard pour me défiler.
On commença par la grange où le reste du vieux foin de l’année dernière avait été rassemblé pour libérer de la place au nouveau qu’on allait rentrer. Il faisait comme deux grosses meules jumelles disposées côte à côte. Le gros Dédé m’en désigna une et grimpa sur l’autre qu’il se mit à aménager en y creusant une sorte de nid à sa taille. Je l’imitai, prenant goût à ce jeu de petite maison, de cabane moelleuse où j’allais pouvoir me blottir avec un petit animal à caresser.
Le deuxième acte eut lieu dans la porcherie. Il s’agissait de séparer deux porcelets de leur mère. Dédé s’était muni de deux sacs vides qu’il me confia.
« Je te passerai les cochons. C’est à moi d’entrer dans la porcherie. Les bêtes me connaissent et j’ai l’habitude. Tu me tendras les sacs ouverts l’un après l’autre. »
La truie était en train d’allaiter. Elle était couchée sur le côté, sa large panse offerte aux petits groins de dix porcelets qui se pressaient et se bousculaient pour accrocher un des petits boutons roses nourriciers d’où perlait une goutte de lait chaque fois qu’un utilisateur l’abandonnait déstabilisé par la masse remuante de ses frères et sœurs.
Le Dédé franchit le portillon. J’attendais derrière la barrière qui m’arrivait à la hauteur des épaules, l’un des sacs ouvert dans les mains, l’autre à mes pieds. Dédé s’approcha lentement du groupe des cochons. Il se baissa sans hâte et s’empara en douceur d’un porcelet qui venait de lâcher un téton et s’efforçait de le retrouver. Le porcelet se débattit de toutes ses forces en lançant des cris perçants. La truie tourna la tête et poussa quelques grognements mais ne se releva pas, alourdie du poids sur son ventre de ses autres affamés. Le petit cochon disparut dans le sac que je tenais et que je déposais ensuite replié par terre, petite prison de jute tout agitée de soubresauts. La capture du second cochonnet ne donna pas plus de mal. Dédé me rejoignit. Nous primes chacun un sac et repassâmes dans la grange pour regagner nos nids de foin.
J’étais dans le mien, encore debout, immobile, mon sac à la main, que Dédé avait déjà retiré ses vêtements.
« Alors ? Tu te déloques pas ? Qu’est-ce que tu fous ?
- Complètement ?
- Evidemment. Faut qu’il te prenne pour sa mère. T’as déjà vu une truie en chemise et en chaussettes ? »
Je m’exécutais en équilibre sur mon tas de foin, le sac tressautant à mes pieds.
D’un œil, je surveillais le Dédé. Il m’apparut un bref instant dans sa nudité complète, son ventre replet cachant un petit sexe rose qui commençait à pointer vers le haut. Je comprenais que le porcelet puisse se laisser abuser par tout ce blanc et ce rose et le petit appendice.
Je vins finalement à bout du retrait de mes chaussettes, la pièce du vêtement qui posait le plus de problèmes dans ma situation. Il m’avait fallu m’asseoir dans le foin qui piquait de partout.
Sur son tas, le Dédé avait pris de l’avance. Il s’était couché en rond, sur le côté, et avait ouvert le sac. Le porcelet en était sorti en grognant et s’était aussitôt réfugié dans la tiédeur de l’abri qui lui était offert. Il avait reniflé ça et là en quête d’une odeur de lait indiquant la direction de la tétine perdue. A défaut, il s’était orienté vers les sources d’effluves odorantes les plus proches. Il y allait de toute la force de son jeune groin, reniflant et soufflant, repoussant les plis de la chair du ventre ou des cuisses rencontrées en cours de route. Le gros Dédé poussait des glapissements aigus, criant que ça le chatouillait, repoussant mollement des mains la petite tête chercheuse. Finalement le goret trouva sur son chemin le petit sexe en érection. Il s’en empara et se mit à téter. Le Dédé s’était tu. Il avait un peu basculé et ses deux épaules touchaient le foin. Une des cuisses était restée sur le foin, l’autre s’était relevée, les genoux demi-fléchis. Le cochon tirait sur sa tétine qu’il abordait de côté. Une main dans le foin, l’autre sur la tête du goret, le Dédé ne se défendait plus.
J’avais suivi la scène, fasciné. C’était maintenant à mon tour. Je me couchai en boule comme je l’avais vu faire au Dédé et j’ouvris le sac lentement en caressant la petite bête à travers la toile dans l’espoir de la calmer. L’animal mit posément le nez hors du sac, huma l’air, et s’immobilisa hésitant à sortir davantage. Je lui grattai la tête en lui parlant doucement. Il me regarda de ses petits yeux puis se décida. Il s’avança vers mon ventre qu’il repoussait à petits coups de tête puis prit de la vigueur et s’enfonça entre mes cuisses repliées. Surpris, je reculai brusquement les fesses en me pliant davantage.
Il est probable qu’avec le temps j’aurais pu moi aussi apprécier ses chatouilles. Pour l’heure, j’avais surtout affaire à une bête affamée qui en voulait à mes parties intimes.
Je vivais en quelque sorte le mythe de la dévoration, la grande peur de la castration. Manifestement, la force et l’esprit d’entreprise étaient du côté de l’animal à peine né.
Quand je sentis sur mon sexe le froid du groin humide, c’en fût trop. Je me retournai brusquement et me relevai sur les genoux. Je cherchai à repousser l’animal dans son sac mais celui-ci n’était plus qu’un tas informe à moitié enfoui dont je ne parvenais plus à trouver l’orifice dans l’obligation en même temps de retenir la bête et de me tenir moi-même en équilibre sur le bord de mon nid de foin qui commençait à glisser. Je criai au gros Dédé :
« T’aurais pas plutôt un biberon de lait ? »
Un bruit éclata à mon oreille qui tenait à la fois du hennissement d’un cheval et du hululement de la chouette. C’était le rire du gros Dédé perché sur le bord de sa meule, rhabillé, son goret refoulé dans son sac. Il riait de ma gaucherie et du ridicule de ma position, nu, en train de glisser de mon tas de foin, en lutte avec une bête inoffensive comme si ma vie en dépendait, et aussi de la candeur de ma question et de son décalage avec la situation. Cette compassion pour la petite bête privée d’un lait que nous étions bien incapables de lui procurer, pour le moment du moins, exprimait d’un coup tous les traits de mon infantilisme : mon ignorance et ma crainte devant le sexe, et mon affection projective pour un animal que je n’hésiterais cependant pas à manger de bon appétit dans d’autres circonstances.
Ce rire, je l’ai encore dans l’oreille des décennies plus tard comme la marque de l’humiliation méritée par mon incapacité à me dégager des bandelettes d’une enfance trop choyée et trop protégée et dont je traîne encore les dépouilles.
L’aventure se termina rapidement. Le Dédé m’aida à remettre le porcelet dans son sac. Nous effaçâmes nos traces dans le foin et regagnâmes la porcherie pour y libérer les petits cochons que la brièveté de leur absence n’avait pas exclus de leur groupe. Ils rejoignirent leurs semblables et reprirent leur quête de nourriture avec une énergie rendue plus grande par le retard à s’alimenter dont nous avions été la cause.
Le gros Dédé mangea les trois Mars mais ne garda pas la BD. Son père la rapporta le lendemain à mon grand-père. Il l’avait découverte et, connaissant la propension au troc de son fils et n’ayant pu obtenir de sa part d’explication plausible, avait soupçonné quelque bêtise inavouable qu’il sanctionnait, dans le doute, par le retrait de l’objet monnayé.
Nous ne nous revîmes plus cette année-là avec le gros Dédé. La honte et une certaine rancune me l’avaient fait éviter pendant quelques jours puis nous fûmes séparés par l’arrivée de cousins qui appréciaient peu la vie de la ferme et que, d’ailleurs, Dédé n’aimait pas.
[1] L’auteur décline toute responsabilité vis à vis des dommages qui pourraient survenir à d’éventuels imitateurs. Il ne connaît pas la race des cochons du récit et ne sait pas s’il en existe d’autres plus vigoureuses et donc plus dangereuses pour l’emploi rapporté.

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